Jeux de Confiance – Chap 7

Jeux de Confiance V2 Fb

Tony

Depuis que j’avais rencontré Lou, certaines choses changeaient en moi. Pourtant, je poursuivais mon quotidien comme avant son apparition dans ma vie. La semaine, j’allais bosser au garage de mon père. Chaque jour, il passait du temps à me former à la gestion de l’entreprise. Les comptes, le calcul de la TVA, les factures, les impôts, les déclarations en tout genre. La paperasse, ce n’était pas vraiment ce que je préférais mais mon père ne me rabâchait pas sans cesse les mêmes choses alors je supportais bien ses explications.

Nous avions tout notre temps avant qu’il ne me cède son « bébé ». J’aimais surtout qu’il me laisse la main sur certaines tâches, j’avais l’impression que je progressais enfin. Je n’avais jamais eu de grands projets, mais sentir que mon avenir allait évoluer et que je pouvais avoir plus de responsabilités, ça me donnait plus de motivation. J’avais un tas d’idées pour améliorer notre enseigne, mais je préférais laisser mon vieux tranquille avec tout ça.

Un jour que je me chargeais de la vidange de la voiture d’une cliente habituelle, celle-ci me regardait au travers de la vitre de la salle d’attente. Avant, j’en aurais joué. Je m’amusais à rouler des pecs juste pour la voir s’émoustiller un peu. Peu importe l’âge, ça leur plaisait et mon père me laissait les séduire en se marrant dans sa moustache. S’il ne disait rien c’est parce que ça fidélisait la clientèle. Bien sûr, il ne savait pas que je glissais aussi mon numéro en leur donnant leur facture. Un clin d’œil et un sourire et elles ne tardaient pas à m’appeler. Aujourd’hui, je n’étais pas d’humeur à jouer les dragueurs de meuf en manque d’attention, je préférais m’occuper de sa voiture en silence. Mon père me sortit de mes pensées.

— Qu’est-ce que tu as Tony ?

— Quoi ? Comment ça qu’est-ce que j’ai ?

— J’sais pas. Tu n’es pas comme d’hab’ depuis quelque temps. Elle ne te plaît pas celle-là ? Ou bien c’est parce que t’as vu son alliance… D’habitude ça ne te gêne pas qu’elles soient mariées.

— P’pa ! Sérieux. Imagine si elle t’entend.

— Pff. On le saurait si elles pouvaient nous entendre gamin. Dis-moi plutôt ce qui te traquasse.

— Rien, j’vois pas de quoi tu veux parler.

— À oui ? Et c’est quoi l’huile toute neuve qui coule de la caisse de la jolie jeune brune alors ?

— Oh merde !

Je me précipitai pour resserrer le boulon que j’avais oublié de revisser. Alors que je nettoyai mon erreur, je pestai contre moi-même.

— Ça ne te ressemble pas ce genre de conneries. Même quand t’étais p’tit tu faisais gaffe. Rien ne t’échappait.

— Oui, oui. Tu me parlais et je n’étais pas concentré. On ne va pas en faire tout un plat.

— Je le vois qu’y s’est passé quelque chose. T’es ailleurs, tu ne te vantes plus de tes conquêtes du weekend et l’autre jour, t’as remonté les vieux pneus sur la caisse de madame Dutrant. J’ai laissé couler, mais tu n’arrêtes pas d’en commettre depuis quelques semaines. Tu peux m’parler gamin, tu le sais j’espère.

J’avais stoppé mon geste pour l’écouter. Tous ces oublis, ça ne me ressemblait pas. J’ai toujours été professionnel et sérieux dans mon travail au garage. C’est ce qu’aimait mon père et il n’avait jamais eu à me redire quoi que ce soit de ce genre.

— Ok, bah oui, j’avoue que je suis un peu absent ces jours-ci. Mais ne t’inquiète pas papa, je vais bien.

— T’as rencontré une fille ?

— Quoi ? Mais non ! Qu’est ce qui te fait dire des choses pareilles. Je vais me reprendre et je ne ferais plus de conneries.

— Je m’en fous de ça, ce qui me tue c’est de voir que mon fils n’est pas heureux. J’le vois tu sais, mais qu’est-ce que tu fais pour y arriver ?

Mon père n’était pas du genre psychologique. Il avait dû sacrément ruminer pour en venir à me dire tout ça.

— Écoute, il n’y a pas de fille, pas plus que d’habitude. J’ai juste… je me dis juste que j’ai plus trop envie de m’en taper une différente chaque soir. C’est tout. Mais j’vais bien et je n’aime pas comment tu m’regarde.

Il marmonna dans sa moustache et me laissa tranquille. Je repris la vidange et allais encaisser la cliente. Je ne la regardai même pas alors qu’elle sortait du bureau pour reprendre sa voiture. La discussion avec mon père ne m’avait pas plus. Je n’aimais pas ça, qu’il mette son nez dans mes affaires et qu’il pense y comprendre quoi que ce soit. Même s’il avait vu juste et que dernièrement, je n’étais pas heureux. J’aimais mon père et bosser avec lui m’apportait beaucoup, alors je ne voulais pas lui provoquer du tracas. Même s’il ne m’en parla plus les jours suivants, je voyais maintenant comment il me regardait, surtout quand une cliente se pointait. Je l’ignorai et me concentrai sur mon travail.

Lors des weekends, j’avais remarqué que mes potes me regardaient différemment. Ou bien c’est moi qui les voyais d’une autre manière. On était là, à picoler dans un bar, puis dans un autre. J’allais en boite avec eux, mais je ne me sentais plus vraiment à ma place. Heureusement, plus les semaines passaient, plus je me détendais de nouveau.

La seule chose que je n’arrivais plus, c’est à trouver une fille qui m’aurait satisfait pour la nuit. Elles étaient toutes vulgaires, inintéressantes et le regard vide. Après avoir subi les railleries de mes potes, j’avais tenté d’engager la discussion avec quelques-unes pas trop peinturlurées, mais au bout de quelques phrases, je n’en pouvais déjà plus. Il n’y avait rien à voir, rien à écouter, rien d’intéressant chez ces filles. J’ai même revu la meuf aux tatouages qui se faisait prendre dans les toilettes. Plutôt pitoyable.

Elles étaient toutes sans gêne, sans limites et sûrement sans culotte. Alors je jouais le jeu, parce qu’en dehors de ça, j’aimais être avec ma bande, on riait et on buvait. Avec le temps, j’étais un peu mieux même si, lorsque je voyais une fille avec un pull gris, ou une autre la tête plongée dans un livre, je pensais à Lou. Je la cherchais, mais elle n’était pas là et elle ne m’appelait pas.

Cette fille avait eu un impact sur moi, mais je n’avais fait qu’entrapercevoir ce qu’elle avait à me montrer. Je rêvais d’elle aussi. L’un des rêves qui me revenait souvent et me réveillait en sueur, était des plus désagréables. On était chez moi, elle était sublime, sa blessure à l’œil avait disparue. Elle ouvrait la porte et sortait. Je la laisser partir tandis qu’elle me faisait un signe de la main. Puis la porte se refermait avant que je n’aie le temps de réaliser que je devais la rattraper. Quand je rouvrais la porte, il n’y avait que le vide, rien d’autre. Elle avait disparu en ne me laissant rien.

J’aurais voulu la revoir, lui parler et l’écouter. Elle avait éveillé en moi quelque chose que je n’arrivais pas à saisir et j’avais besoin d’elle pour le comprendre. Alors je continuais de vivre ma vie, tachant de me rattraper à ce que j’avais. Avec les semaines, j’avais l’impression que son souvenir s’effaçait mais cette sensation de perte restait toujours présente en moi.

Vendredi 24 novembre 2017

Fin novembre, mon frère vint me rendre visite. J’allai le chercher à la gare et nous allâmes voir notre père. Nous passâmes la passé la soirée avec lui et le laissâmes pour aller boire un verre avec ma bande de potes. Mon frère sortait, mais pas autant que moi car il préférait se concentrer sur ses études. Alors quand il était de passage, on en profitait pour le remuer un peu.

Nous prîmes quelques verres et, par la suite, allâmes en boite. Je remarquais que mon frère se faisait reluquer par tout un tas de filles, mais lui ne voyait rien. Il était un peu dans son monde, se déhanchant péniblement. Vers une heure du matin, je lui proposai de rentrer, il accepta volontiers. Les gars remarquèrent à peine notre départ, bien trop occupés à leur soirée. Une fois chez moi, nous nous installâmes dans mon salon pour boire un dernier verre entre frères. Il me raconta sa vie d’étudiant, ses projets et je fus très fier de lui. Après avoir tourné autour du pot un moment, il finit par cracher le morceau.

— J’ai une copine.

— Hey, cool. Elle s’appelle comment ?

— Marie. Elle est super.

— Vas-y, raconte.

— Elle est dans mon cours et… elle me plait depuis un bout de temps. On révisait souvent ensemble, et oui, on bossait, c’est tout ! Se rebiffa-t-il devant mes gestes obscènes ne croyant pas un mot à leurs séances d’études.

— Bref, de fils en aiguilles j’ai tenté ma chance et maintenant on est ensemble.

— Ah j’suis content pour toi frérot. Ça fait longtemps ?

— Nan, pas trop. Deux semaines, je crois.

— Si peu ! Et tu es là, avec moi au lieu d’être dans ton lit avec elle !

— Elle visite sa famille alors j’en ai profité. Mais j’avoue que j’ai hâte de la revoir lundi.

Son sourire était gigantesque. Ça me faisait plaisir de le voir aussi heureux, même si c’était dû à une fille. Nous continuâmes à parler d’elle un moment avant d’aller nous coucher. Une fois allongé, je me rendis compte que mon petit frère avait été bien plus loin dans la vie que moi. Nous avions pourtant six ans d’écart, mais il semblait bien mieux se prendre en main. Il se traçait une belle voie professionnelle et il n’avait pas la trouille de se donner à une femme. J’espérais au fond de moi que j’y étais pour quelque chose, l’ayant toujours rassuré sur ce qui me faisait moi-même douter, même si je n’avais jamais vraiment montré l’exemple.

Nous passâmes le jour suivant à jouer à des jeux vidéo et à regarder des films de notre enfance. J’étais à l’aise avec mon frère. Je ne le voyais pas beaucoup mais je m’éclatais bien avec lui. Comme promis, nous rejoignîmes mon père dans notre restaurant favori. La propriétaire des lieux aimait bien mon père. Ça nous faisait toujours mourir de rire, mon frère et moi, de le voir se tortiller sur sa chaise quand elle venait nous saluer.

Son mari était mort il y a une dizaine d’années, mais elle avait tenu bon et avait maintenu leur restaurant ouvert. La soirée se passa dans la bonne humeur, nous formions un trio de bonhommes heureux et j’adorais ça.

Samedi 25 novembre 2017

Le lendemain matin, Arthur se leva avant moi et revint avec des baguettes de pain frais, le sourire aux lèvres.

— Hey, tu es enfin réveillé ! Me lança-t-il.

La vision du pain devant moi me renvoya directement à Lou, elle me manquait tellement. Je n’avais pas cessé de sentir cette absence depuis son départ. Pourquoi ça ne faiblissait pas ? Arthur dû remarquer que ça n’allait pas à mon expression car son sourire s’effaça.

— Arf, tu t’es réveillé de mauvais poil !

— Quoi ? Non, non. J’étais dans mes pensées c’est tout. Merci d’avoir été cherché le petit déj’. On attaque ?

On se mit à manger en silence. Je savais ses yeux rivés sur moi, il avait cru voir quelque chose et je savais qu’il ne tarderait pas à me tirer les vers du nez. Après avoir nettoyé et rangé le lit, nous nous installâmes dans le canapé. Je lançai un jeu vidéo et Arthur rejoignit la partie sans un mot. Nous étions en pleine course automobile quand il reprit la parole.

— Elle s’appelle comment alors ?

— Qui ?

— La fille qui t’a fait oublier toutes les autres ? Et ta libido aussi ?

— Qu’est-ce que tu viens me parler de ma libido. Ça ne te regarde pas de toute façon.

Il commença à me dépasser et nous lutâmes un moment avant que je ne reprenne la tête de la course, le sourire aux lèvres. Mais il revint à l’attaque.

— Kurt m’a confié que tu n’avais pas touché une fille depuis mi-octobre. Tu ne vas pas me dire que ça n’a rien à voir avec cette fille que t’aurais secouru ?

— J’aurais deux mots à lui dire à mon soi-disant meilleur pote.

— Tu sais qu’il ne sait pas tenir sa langue une fois qu’il a quelques verres dans le nez. C’était assez facile.

Tandis que nous parlions, la voiture d’Arthur me dépassa au tout dernier virage et je ne parvins pas à le rattraper. La course se termina et je savais que j’avais perdu les deux batailles. Il se tourna vers moi, l’œil rieur, un sourire de vainqueur sur les lèvres.

— Aller frangin, je t’ai raconté pour Marie. Ne me laisse pas repartir sans savoir ce qui t’est arrivé.

— Ok, d’accord. Mais tu n’as pas intérêt à en parler à papa ni même à Kurt. Comme tu dis, il ne sait pas tenir sa langue et les potes n’arrêteraient plus de me vanner par la suite.

— Promis. Aller raconte !

Je mis la console en pause et allai ouvrir deux bières. J’avais besoin de rassembler mes idées, je ne voulais pas passer pour un faible aux yeux de mon cadet. Une fois installé, je lui racontai ce qui c’était passé avec cette fille dans la rue. Son air apeuré et son refus de tout contact. Bien sûr, je ne manquai pas de la décrire, Arthur hochant la tête d’un air approbateur. Je lui expliquai que je n’avais pu que l’enlacer sur le matin, au travers de ces foutues couettes mais qu’elle était finalement partie, sans que je puisse la retenir, malgré une dernière et courte étreinte.

— Et elle ne t’a jamais contacté alors ?

— Nan, c’est ça qui me bouffe !

— Elle a l’air vraiment spéciale, très différentes des femmes que tu as l’habitude de côtoyer avec tes potes.

— J’te l’fais pas dire, elle est spéciale Lou.

— Lou, c’est mignon comme nom.

— C’est son diminutif, elle s’appelle Louise.

— Et tu l’appelles par son diminutif alors que tu as seulement passé quelques heures avec elle il y a un mois et demi ! Mais qu’est-ce que tu fou, pourquoi tu ne l’as pas cherché ?

— Je ne sais rien d’elle, ni où elle vit ni où elle bosse… rien… je la cherche partout mais elle n’est nul part.

— Tu la cherches dans ton bar et au garage c’est ça ?

— Oui, enfin non, je sais qu’elle n’y sera pas. Je ne sais pas où la chercher. J’aurais voulu qu’elle m’appelle.

— D’après ce que tu me dits, ce n’est pas très surprenant qu’elle ne t’ait pas téléphoné. C’est à toi d’aller la chercher.

— Mais où ? Comment ?

J’étais de nouveau perdu. Pourquoi fallait-il qu’il remue ces histoires que j’essayais tant bien que mal de mettre de côté.

— Elle ne t’a rien dit sur ses habitudes ? Des lieux dans lesquels elle aime passer du temps ou bien, je n’en sais rien moi… quelque chose qui t’aiderait à la retrouver.

— Ce que je sais, c’est qu’elle lit énormément. Le soir où je l’ai rencontré elle sortait de la bibliothèque parce que sa mère y bosse et qu’elle a les clés. Elle y passe des heures et…. Oh putain, Arthur ! Elle va à la bibliothèque !

— Je ne sais pas si ça va t’aider mais bon.

— Bien sûr que si !

— Pourquoi n’y as-tu pas pensé avant alors ?

— Parce que mon malin petit frère n’était pas là pour me remuer. Faut juste que je regarde où est ce bâtiment, ça doit être sur la même ligne de bus qui passe devant chez moi.

Les arrêts du bus étaient visibles sur Internet et je trouvai rapidement l’adresse de la bibliothèque. Je savais où la chercher.

— Tu veux qu’on y passe ?

— Un dimanche ?

— Tu viens de dire qu’elle avait les clés et que c’est une mordue des livres. Elle y est peut-être. Ou alors tu préfères jouer et te morfondre en attendant son improbable appel ?

Mon cœur battait à toute vitesse et mes mains tremblaient lorsque nous sortîmes de mon studio. En arrivant devant l’énorme bâtiment, je réalisai que je ne savais pas comment l’aborder. En regardant Arthur, je me rendis compte combien cette situation était ridicule. Mon frère cadet m’accompagnait à la bibliothèque pour retrouver une fille que je n’avais vue qu’une fois. Que c’était-il passé pour que ma vie change autant ?

Arthur me donna un coup dans les côtes et m’indiqua la porte de la tête. Je montai les escaliers et tentai d’ouvrir la porte. Elle était fermée. Jetant un œil à Arthur, nous allâmes regarder au travers des fenêtres, mais tout semblait vide et sombre à l’intérieur. Elle n’était pas là. J’avais beau m’y attendre, j’étais déçu.

— Bon, tu as toute la semaine pour retenter ta chance, tu n’as plus d’excuse maintenant.

— Oui, je reviendrais après le boulot demain. On rentre ?

— Et si on allait se manger un morceau plutôt ?

Nous passâmes le reste de la journée ensemble et rejoignîmes mon père pour les quelques heures qui restaient avant qu’Arthur ne prenne le train qui le ramènerait à sa chambre universitaire.

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